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Quand l’information vous est refusée, la démocratie vous échappe
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81% des sourds ont déjà subi une discrimination


Je me souviens encore de la première fois où j’ai vu ce chiffre : 81% des sourds ont déjà subi une discrimination. Une enquête IFOP, en 2021. Ça m’a frappée, mais pas surprise. Ce qui m’a vraiment retournée, c’est celui-ci : 22% des sourds ont été discriminés dans leur accès à l’information. En France. En 2021. Pas en 1950, pas dans un pays lointain. Ici. Maintenant.

L’information, ce n’est pas un luxe. C’est un droit. Pourtant, imaginez : vous allumez la télé pour suivre l’actualité, et les sous-titres défilent, truffés d’erreurs, incompréhensibles. 47% des sourds disent que c’est le cas pour les journaux télévisés. Et pour les débats politiques, ceux qui font la démocratie en direct ? 69% jugent les sous-titres insuffisants. Autrement dit : sept sourds sur dix sont exclus de la conversation nationale, au moment même où elle se joue.

On nous dit souvent : « Les médias font des efforts. » Oui, c’est vrai. 58% des sourds reconnaissent que la situation s’est améliorée en dix ans. Mais « faire des efforts », ce n’est pas suffisant. Un sous-titre bâclé, c’est comme un article traduit à la va-vite avec Google Traduction : techniquement, c’est accessible. En pratique, c’est illisible. Et quand l’information est illisible, la citoyenneté devient un leurre.


Un média sourd, ce n’est pas un média « accessible ». C’est un média qui existe par et pour nous.

Quand je parle de Médiapi, on me demande parfois : « Mais pourquoi un média spécifique ? Il suffit de sous-titrer les autres, non ? » Non. Parce qu’un média sourd, ce n’est pas un média où l’on nous « tolère ». C’est un média où la Langue des Signes Française est la langue de travail, où les journalistes sourds décident de ce qui compte, où l’on ne raconte pas « comment les sourds s’adaptent au monde des entendants », mais « comment les sourds construisent leur propre monde ».

Prenez la campagne présidentielle de 2022. Nous avons produit deux mois d’informations intensives sur les programmes des candidats, avec un focus sur ce qu’ils proposaient pour les sourds. Nous avons obtenu un entretien avec Anne Hidalgo. Nous avons décrypté, expliqué, traduit. Et un jour, j’ai reçu ce message d’un abonné : « Enfin, j’ai pu voter, parce que j’ai pu tout comprendre. »

Ce message, il dit tout. Cet homme est citoyen français. Il a le droit de vote. Mais sans Médiapi, il n’aurait pas eu accès à une information politique claire, structurée, en LSF. Il aurait pu voter au hasard. Ou ne pas voter du tout. Combien de sourds sont dans ce cas ? Aucun média mainstream ne produit cette information. Pas par malveillance, mais parce que ce n’est pas leur priorité. Nous, c’est notre raison d’être.


Montrer des sourds au travail, c’est un acte politique.

Les chiffres de l’IFOP sont sans appel : 34% des sourds ont subi une discrimination à l’embauche. 31% citent la méconnaissance du grand public comme leur principale difficulté. Et quand on demande aux Français combien il y a de sourds en France, 48% répondent « 3 millions » — alors que nous sommes entre 300 000 et 500 000. Autrement dit : on ne nous connaît pas. Cette méconnaissance nourrit les préjugés. « Un sourd, ça ne peut pas être journaliste, médecin, chef d’entreprise. » Si. Nous le pouvons.

Pour le prouver, nous avons créé « Dessigne-moi ton taff » : des portraits de sourds au travail. Un chocolatier. Un ambulancier. Un cuisinier. Des menuisiers. Une tatoueuse. Des métiers ordinaires, exercés par des sourds ordinaires. Mais pour un enfant sourd qui regarde ces vidéos, c’est une révélation : « Moi aussi, je peux faire ça. » Pour un recruteur, c’est une prise de conscience : « Ah, un sourd peut être ambulancier. »

Aucun autre média ne produit ce type de contenu. Parce que ce n’est pas leur priorité. Nous, c’est notre mission.


Médiapi, c’est aussi une preuve : un média sourd peut être viable.

On me demande souvent : « Mais est-ce qu’un média sourd peut survivre économiquement ? » La réponse est oui. Fragile, mais oui. Nous sommes 14 salariés, dont 13 sourds. Certains sont journalistes. D’autres monteur, chargée RH, Chargée service clientèle, ingénieur systèmes d’information... Pour beaucoup, c’est le premier emploi où la LSF est la langue de travail, pas juste « tolérée ». C’est aussi un des rares endroits en France où un sourd peut devenir journaliste professionnel. Sans Médiapi, combien de journalistes sourds existeraient ? Moins de dix, probablement.

Nous avons 1 740 abonnés individuels et 200 clients professionnels. Notre modèle repose à 45% sur des subventions, et à 55% sur nos revenus propres. C’est un équilibre précaire, mais c’est un équilibre. Et surtout, 81% de nos abonnés estiment normal qu’un média soit payant, 57% parce qu’un média de qualité a un coût. Ils sont prêts à payer pour que nous existions. Parce qu’ils savent que nous produisons une information qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs.


Couvrir les Deaflympics, c’est couvrir notre monde.

En 2022 et 2025, nous avons couvert les Deaflympics, les Jeux olympiques des sourds. Des athlètes du monde entier, qui concourent en LSF, dans une ambiance où la surdité n’est pas un handicap, mais une culture partagée. Combien de médias français en ont parlé ? Presque aucun. Pourtant, c’est un événement international, avec des records, des histoires humaines incroyables. Mais pour les médias mainstream, ce n’est pas « assez spectaculaire ». Pas « assez grand public ».

Pour nous, c’était évident. Parce que les Deaflympics, c’est notre monde. Et notre rôle, c’est de le documenter, de le raconter, de le faire exister.


L’accès à l’information n’est pas une faveur. C’est un droit.

Je ne veux pas qu’on me dise que Médiapi est « une belle initiative ». Je ne veux pas qu’on nous félicite comme si on faisait de la charité. Médiapi est un média professionnel, avec des journalistes formés, une ligne éditoriale claire, un modèle économique viable. Nous existons depuis 8 ans. Nous avons 1 740 abonnés. Nous employons 13 sourds. Notre modèle est fragile, mais il tient. Parce que nous avons prouvé une chose : un média sourd professionnel, c’est possible.

Maintenant, reste à décider si c’est indispensable. Pour moi, la réponse est dans les chiffres. Et dans les visages de ceux qui, grâce à nous, ont pu voter. Travailler. Rêver. Exister.


Et toi, qu’est-ce que ça t’inspire ? Est-ce que tu avais conscience de ces réalités ? Est-ce que ça te donne envie d’agir, de partager, de soutenir ?


Source :

IFOP - Rapport - etude sourds detaille.

IFOP - Rapport Grand Public detaille.


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Noémie Churlet


Je dirige aujourd’hui Médiapi, un média bilingue en langue des signes et en français que j’ai cofondé parce qu’il manquait un espace où les personnes sourdes puissent s’informer dans leur langue, avec leurs codes, leurs références et leur regard sur le monde. Médiapi est né d’un besoin profond : celui de reprendre la parole, de raconter nos réalités, et de montrer que l’information peut être pensée autrement. Aujourd’hui encore, je le vois comme une aventure collective, humaine et profondément engagée. Avant Médiapi, j’ai travaillé dans le milieu culturel, sur scène et à l’image, puis dans le journalisme visuel. J’y ai découvert la puissance des récits et l’importance de ceux qui les portent. Mon passage par L’Œil et la Main a été un tournant : c’est là que j’ai compris que je pouvais aller plus loin. Que je pouvais créer un média qui ne soit pas un « supplément » ou une adaptation, mais un espace à part entière, porté par les personnes sourdes elles-mêmes. Aujourd’hui, je me consacre entièrement à Médiapi. Je coordonne une petite équipe soudée, j’imagine de nouveaux projets, je construis des partenariats, et je cherche chaque jour comment maintenir l’équilibre entre notre exigence éditoriale, notre réalité économique et notre envie constante d’innover. Médiapi, pour moi, c’est un engagement de chaque instant, mais aussi une grande fierté collective. Je crois profondément à la force du groupe, à l’intelligence des échanges, et à la capacité que nous avons, ensemble, de faire bouger les lignes. Et c’est avec cette énergie-là, généreuse, lucide, parfois audacieuse, que je continue à faire vivre Médiapi.

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